Il y a quelque temps, un sermon m’avait beaucoup fait réfléchir. Notre prêtre nous rappelait que nous ne sommes pas sur terre pour nous épanouir ou nous développer personnellement, mais pour nous sanctifier, faire la volonté de Dieu et L’aimer. Sur le fond, évidemment, rien à redire : notre objectif ultime n’est pas notre petit confort personnel, mais la sainteté. Et pourtant, cette réflexion avait fait naître chez moi une question que je trouve toujours aussi intéressante aujourd’hui : faut-il pour autant se méfier de tout ce qui nous rend heureuses ? Parce que, dans certains milieux catholiques, j’ai parfois l’impression que nous pouvons finir par développer une étrange suspicion envers le bonheur.
Prendre du temps pour soi ? Ne serait-ce pas un peu égoïste ?
Lire un roman plutôt qu’un livre spirituel ? N’y aurait-il pas quelque chose de plus utile à faire ?
Refuser une invitation parce que nous sommes épuisées ? Ne manquons-nous pas de générosité ?
Aimer les beaux vêtements, prendre soin de son apparence, aller chez le coiffeur ? Attention à ne pas devenir superficielle…
Aimer son travail, développer un projet, cultiver une ambition personnelle ? Ne devrions-nous pas consacrer plutôt cette énergie aux autres ?
S’offrir une promenade alors que la maison n’est pas parfaitement rangée ? Difficile de ne pas penser à tout ce que nous pourrions être en train de faire à la place.
Et, sans forcément nous en rendre compte, nous pouvons finir par associer ce qui coûte à ce qui est bon, et ce qui nous fait du bien à quelque chose dont il faudrait presque se méfier. Pourtant, je ne crois pas que la vie chrétienne consiste à choisir systématiquement ce qui nous rend le plus malheureuses.
La sainteté n’est pas la recherche du confort
Commençons par éviter le contresens inverse. Être chrétienne ne signifie évidemment pas rechercher en permanence son confort, son plaisir ou son bien-être. La vie spirituelle demande des efforts. La vertu demande parfois de lutter contre soi-même. Aimer réellement les autres suppose des sacrifices. Respecter ses engagements implique parfois de faire quelque chose dont nous n’avons absolument pas envie. Et certaines souffrances ne pourront tout simplement pas être évitées.
Dans le podcast que j’avais consacré à ce sujet, je rappelais justement que la sainteté n’est pas un concept abstrait : elle se joue dans nos actes, nos paroles, nos décisions et nos choix quotidiens. Et oui, cela nous coûte parfois. Je ne crois donc absolument pas à une spiritualité qui consisterait à dire : « Dieu veut que je sois heureuse, donc tout ce qui me contrarie est mauvais pour moi. » Ce serait simplement remplacer un excès par l’excès inverse.
Mais il existe une autre confusion dont nous parlons peut-être moins : croire que parce qu’une chose nous coûte, elle est nécessairement meilleure. Or la souffrance n’est pas nécessairement mauvaise. Mais le fait qu’une chose nous fasse souffrir ne la rend pas nécessairement bonne.
Pourquoi avons-nous parfois mauvaise conscience lorsque nous allons bien ?
Il suffit parfois d’observer nos petites culpabilités quotidiennes. Une amie vous propose de prendre un café alors que vous aviez prévu de travailler ? Vous acceptez… mais une petite voix vous rappelle tout ce que vous auriez pu accomplir pendant ce temps. Vous prenez une heure pour lire tranquillement ? Vous pensez au linge qui attend. Vous achetez quelque chose simplement parce que vous le trouvez beau ? Vous vous demandez immédiatement si cette dépense était vraiment nécessaire. Vous posez une limite à quelqu’un ? Vous vous demandez si vous n’auriez pas dû faire un effort supplémentaire. Vous êtes fière d’avoir réussi quelque chose ? Attention à l’orgueil ! À force de vouloir bien faire, nous pouvons presque développer le réflexe de chercher ce qui cloche chaque fois que quelque chose nous fait du bien. Et je crois qu’il y a là un équilibre à retrouver.
Être heureuse ne signifie pas rechercher tous les plaisirs
Le mot « bonheur » lui-même mérite d’être précisé. Être heureuse ne signifie pas satisfaire chacune de ses envies. Cela ne signifie pas supprimer les contraintes de sa vie, fuir les responsabilités, ne fréquenter que des personnes qui nous donnent toujours raison ou considérer toute frustration comme « toxique ». Dans mon podcast, je définissais plutôt l’épanouissement comme une forme de cohérence : développer ses dons, se sentir à sa place, être bien dans sa peau, faire fructifier ce que nous avons reçu et chercher à mettre en accord ce que nous sommes, ce que nous montrons et ce que nous donnons. Cette définition me parle toujours. L’épanouissement véritable n’est pas une accumulation de plaisirs. C’est une vie qui prend progressivement sa juste place. Et cela change beaucoup de choses.
Prendre soin de soi n’est pas forcément de l’égoïsme
C’est une confusion que nous pouvons facilement faire, particulièrement lorsque nous avons l’habitude de nous rendre disponibles pour les autres. Prendre soin de soi ne signifie pas nécessairement faire passer ses envies avant les besoins de tout le monde. Cela peut simplement vouloir dire dormir suffisamment. Prendre le temps de marcher. Porter des vêtements dans lesquels nous nous sentons belles. Consacrer du temps à une activité que nous aimons. Entretenir notre corps. Nous accorder une soirée tranquille. Prendre au sérieux notre fatigue avant d’arriver à l’épuisement. Tout ce qui est fait pour soi n’est pas automatiquement égoïste.
Et inversement, tout ce qui est fait pour les autres n’est pas automatiquement vertueux. Nous pouvons rendre service par charité. Mais aussi parce que nous sommes incapables de dire non. Nous pouvons nous sacrifier par amour. Mais aussi parce que nous avons besoin d’être appréciées. Nous pouvons nous oublier généreusement. Mais aussi parce que nous avons fini par croire que nos propres besoins n’avaient aucune importance. Ce qui compte n’est donc pas seulement ce que nous faisons, mais aussi ce qui ordonne notre choix.
Se divertir n’est pas perdre son temps
Je crois que c’est une autre difficulté fréquente chez les personnes exigeantes avec elles-mêmes : tout doit servir à quelque chose. Un livre doit nous apprendre quelque chose. Un podcast doit nous former. Une promenade doit devenir une séance de sport. Un loisir doit développer un talent. Une soirée doit être « de qualité ». Même notre repos finit par devoir être productif ! Pourtant, nous avons aussi besoin de nous détendre. Lire un roman simplement parce que l’histoire nous plaît. Rire avec des amis. Aller marcher sans objectif sportif. Regarder un bon film. Faire quelque chose uniquement parce que cela nous délasse. Dans mon podcast, j’évoquais déjà cette idée : un loisir sain n’est pas opposé à la vie chrétienne simplement parce qu’il n’est pas explicitement spirituel. La vie ne peut pas être une succession ininterrompue de choses utiles à accomplir. Et le repos n’a pas toujours besoin d’être « mérité ».
Développer ses talents n’est pas nécessairement de l’orgueil
C’est probablement l’un des aspects du développement personnel que je trouve les plus intéressants. Je sais que l’expression elle-même peut faire grincer des dents dans certains milieux catholiques. Et je comprends pourquoi. Il existe tout un développement personnel extrêmement autocentré : « Pense à toi », « éloigne-toi de tous ceux qui te critiquent », « tu ne dois rien à personne », « personne ne mérite ton énergie »… Je ne me reconnais absolument pas dans cette vision. Mais faut-il pour autant jeter tout le reste ? Apprendre à mieux se connaître. Comprendre son tempérament. Améliorer sa communication. Identifier certaines blessures ou certains mauvais fonctionnements. Développer sa confiance. Cultiver un talent artistique, intellectuel, professionnel ou manuel…
Tout cela peut nous permettre de devenir plus libres et de mieux donner ce que nous avons reçu. Je faisais d’ailleurs dans le podcast le rapprochement avec la parabole des talents : ce que nous avons reçu n’est pas destiné à rester enfoui. Nous n’avons pas toutes reçu les mêmes dons. Nous n’avons pas toutes la même personnalité, les mêmes aspirations ni la même vocation particulière. Mais faire fructifier ce qui nous a été donné n’est pas nécessairement nous mettre au centre. Cela peut aussi être une manière de mieux servir.
Le sacrifice est bon. Le culte du sacrifice ne l’est pas forcément.
Il y a une différence entre accepter le sacrifice lorsqu’il est nécessaire et rechercher systématiquement la solution qui nous coûte le plus. Si deux chemins sont bons, pourquoi faudrait-il nécessairement choisir celui qui nous rend le plus malheureuses ? Si une manière de nous organiser nous permet d’être plus paisibles et plus disponibles pour notre famille, pourquoi faudrait-il préférer une organisation plus pénible uniquement parce qu’elle exige davantage d’efforts ? Si une activité nous plaît et nous permet de développer un talent, pourquoi cette joie rendrait-elle l’activité suspecte ? Nous devons parfois renoncer à ce que nous voulons par amour de Dieu ou des autres. Mais la difficulté n’est pas en elle-même un certificat de sainteté. Et je crois que cette distinction peut nous éviter beaucoup de scrupules inutiles.
Et si notre joie pouvait aussi témoigner de notre foi ?
Il y a enfin quelque chose qui m’interpelle beaucoup. Quelle image donnons-nous de la vie chrétienne si nous semblons perpétuellement frustrées ? Si être catholique signifie, vu de l’extérieur, ne jamais suffisamment prier, ne jamais suffisamment se sacrifier, ne jamais suffisamment donner, se méfier de ses envies, culpabiliser lorsqu’on se repose et considérer avec suspicion tout ce qui est beau ou agréable…qui aurait envie de nous suivre ? Cela ne signifie évidemment pas afficher artificiellement un sourire lorsque nous souffrons.
La vie chrétienne n’immunise ni contre le deuil, ni contre la maladie, ni contre les difficultés familiales, ni contre les épreuves. La joie chrétienne n’est pas l’absence de souffrance. Elle est peut-être justement quelque chose de beaucoup plus profond : cette conviction que notre vie a un sens, que nous sommes aimées, que ce que nous avons reçu peut porter du fruit et que même au milieu des difficultés, tout n’est pas sombre.
Sainteté ou bonheur : et si nous posions mal la question ?
Finalement, je crois que le problème vient peut-être de là. Nous demandons : « Dois-je chercher ma sainteté ou mon épanouissement ? » Comme si l’un devait nécessairement se construire contre l’autre. Alors que la vraie question pourrait être : « Comment ordonner ma vie pour devenir pleinement la femme que Dieu m’appelle à être ? » Parfois, cela demandera un sacrifice. Parfois, cela demandera de renoncer à une envie. Mais parfois aussi, cela nous conduira à développer un talent, nous reposer, rire, créer, prendre soin de nous, entreprendre un projet qui nous enthousiasme ou simplement profiter avec gratitude de quelque chose de beau.
Dans le podcast qui a inspiré cet article, j’arrivais déjà à cette conclusion : l’épanouissement peut accompagner la recherche de la sainteté, sans jamais prendre sa place. Quelques mois plus tard, j’irais peut-être encore un peu plus loin : Se sanctifier, oui. Croire que tout ce qui nous rend heureuse est suspect, non. Nous n’avons pas besoin de choisir entre devenir des saintes et devenir des femmes vivantes, joyeuses, cultivées, épanouies et rayonnantes. Peut-être même que lorsque nos dons sont à leur juste place, que nos relations sont plus saines, que nous savons donner sans nous perdre, travailler sans faire de notre productivité notre valeur, nous reposer sans culpabiliser et profiter avec gratitude de ce que nous recevons…nous sommes justement davantage capables d’aimer. Et c’est peut-être là que bonheur et sainteté cessent enfin de nous apparaître comme deux chemins concurrents.
Pour aller plus loin
J’avais déjà consacré un podcast à cette question sous un angle complémentaire : « Être catholique rend-il malheureuse ? Faut-il choisir entre sainteté et bonheur ? » Vous pouvez le retrouver sur ma chaîne YouTube.
Et si vous souhaitez approfondir cette réflexion autour de la féminité, de l’épanouissement et de la sainteté, je développe également ces thèmes dans mon livre Féminité, chemin de sainteté.
0 commentaires